LE PARDON DE SAINT GWENOLE À BEG MEIL ______________________________________________ En ce dimanche 5 août 2001, triste, pluvieux et de surcroît froid, se fête à Beg Meil la Saint Gwenolé, le saint patron de la chapelle et donc c’est aussi le jour de la fête bretonne. Je pense tout à coup à noter que cette chapelle récente, sans style, agrandie au rythme des rentrées d’argent dans les caisses, est la seule que je connaisse dont l’orientation ne suit pas les règles : chevet à l’est et façade principale, liée au clocher, à l’ouest. À Beg Meil c’est l’inverse ; son orientation dans le bourg justifie je pense cette anomalie, sinon elle aurait tourné le dos à la rue en haut de laquelle elle se trouve, la rue Saint Gwenole, comme il se doit, maintenant que les rues de Beg Meil ont toutes un nom (en plus de trottoirs, mais ceci est une autre histoire...).L'église de Châteaubriant (44) est dans le même cas. Après avoir dormi au "Bon Accueil", je me suis installée aux premières loges, à l’hôtel de la Cale pour un petit déjeuner tardif. J’attends, à l’abri, avec vue sur la cale et sur quelques bateaux pavoisés, la procession d’après la messe. Il est midi, la pluie tombe à verse. C’est ainsi que je revois les fêtes de Beg Meil auxquelles je participais, il y a plus de quarante ans, des années 50 à début 60. Je commence à écrire ce que j’avais noté de raconter, dans la liste de mes Envorennoù à rédiger : · la fête, répétitions, les costumes, les coiffes et collerettes à porter, à repasser, la messe, les chants, le défilé, les danses, la buvette. Un rappel historique s’impose ici pour mieux saisir ce qui amena les enfants de la famille, Bretons de Paris en vacances à Beg Meil, dans cette aventure qui, en ce qui me concerne, a laissé des traces sous forme de ce que j’appelle “le virus... de la matière bretonne”. Pendant la guerre, les petites fêtes bretonnes locales continuaient d’exister. Je viens d’apprendre, en discutant ici dans le bar de l’hôtel avec monsieur Rousseau, de la ferme de Kerrolland - nous nous désolions de concert de la pluie en ce jour de fête — qu’il a dansé à Kerangrimen en août 1942, ce que j’ignorais. La procession arrive. C’est un défilé de parapluies et d’imperméables en plastique, sous lesquels on peut apercevoir toutefois un morceau de bannière, un bout de chasuble blanche, un chapeau à guides sur le beau char à bancs de M. Goenvec, fabricant de cidre. Parfois des coiffes blanches des enfants et du cercle celtique d’adultes invité. C’est une désolation, que l’énergie des sonneurs en couple ne parvient pas à annuler. Donc, juste après la guerre, il y eut la volonté de ranimer ou même de créer des cercles celtiques pour revivifier la culture bretonne ; ainsi que de grandes fêtes comme les fêtes de Cornouaille à Quimper qui, au début, ne duraient que le temps d’un week-end. En 1946, notre première année de vacances à Beg Meil – j’avais 4 ans – Maman avait pris des photos de la fête qui avait lieu alors dans la cour de la ferme de Kerangrimen. J’y reconnais monsieur L’Helgouac’h avançant un pied ferme pour piler l’ajonc, et je crois, Antoinette Baccon, morte peu après de la tuberculose. Ensuite, mystère jusqu’en 1951. Du côté de Beg Meil, ce monsieur Louis L’Helgouac’h, qui habitait au Cap Coz, voulait créer un cercle celtique des enfants de Fouesnant et de Beg Meil, dans le contexte du renouveau, cercle qui s’appellera plus tard et s’appelle encore les “Pintiged Fouen” ou “Les pinsons de Fouesnant” (je fais comme Ouest France, qui, quand il se risque à citer un ou des mots bretons, parfois avec des fautes, ne manque pas de les traduire en français, pour ne pas effrayer les touristes et même les Bretons avec cet idiome barbare !). En été 1951 donc, Michèle Cariou, fille de la gardienne de Ker Gwel Mor, la grande maison où nous passions nos vacances, et ma meilleure copine de Beg Meil, faisait partie du groupe. Nous avions 10 et 9 ans. Elle me prêta un jour coiffe, collerette et costume, un pauvre costume de velours noir sans broderie, et m’aida à mettre le tout. La photo que Maman prit ensuite devant le rosier a toujours été un phare pour moi. Ce fut tout cette année-là et je n’ai aucun souvenir de la fête à laquelle très probablement nous avions assisté. Ce fut tout mais ce ne fut pas rien (ah ! ah !) car c’est alors que le virus m’attaqua, un bon virus, je crois. Dès 1952, monsieur L’Helgouac’h, qui devait trouver que les enfants de Beg Meil volontaires n’étaient pas assez nombreux, vient embaucher les vacanciers bretons, donc nous ; moi d’abord, la plus grande, mes frères et Jacques Alour, un jeune Quimperois, les années suivantes. Comment se passèrent les tractations ? Mystère. Jean-Marie avait 8 ans et montrait déjà un don certain pour la musique avec son pipeau en plastique, une sorte de celluloïd. Moi aucun don, sauf pour la (et les) langue, et heureusement le rythme pour la danse. Yves était plus petit, 5 ans, et suivait volontiers ses aînés. De 1952 à 1956, chaque été je fus fidèle. En 1957, j’allai en Angleterre tout le mois d’août, et, si je participai encore aux répétitions en juillet, je ne fus plus présente à la fête de début août. Ce premier dimanche d’août était un grand jour pour nous. Il était préparé depuis début juillet. Donc, dès juillet 1952, j’appris les danses bretonnes. C’était très sérieux : nous répétions deux fois par semaine, dans la grande cour de la ferme de Kerangrimen, de 17 à 19 heures. Je fis connaissance avec d’autres enfants de Beg Meil – en plus de Michèle Cariou et de son frère Roger qui habitaient aussi à Ker Gwel Mor et venaient parfois à la plage avec nous – Il y avait les grandes filles de la ferme de Kerchann, le fils du Vorlen, Lucien, une Henriette Hamon, une fille Guerlédan, d’une famille hyper nombreuse, des enfants Nédélec je crois, Guy Cariou – le cousin de Michèle de Coz Forn – Lulu (Lucienne) Bertholom, de la ferme de Kervastar dans le bourg, où nous allions chercher le lait et le cidre, et bien d’autres dont je revois les visages sur les photos mais dont j’ai oublié le nom. Il faudra que j’en parle à Michèle, elle me donnera d’utiles précisions et cela nous fera d’autres souvenirs à évoquer un été prochain... En ce temps-là, il faisait toujours beau en été — du moins dans mes souvenirs, pas dans ceux de Maman, je crois... ! et nous passions tout notre temps à la plage. Il nous fallait la quitter avant 17 heures les soirs de répétition. Un sacrifice énorme, mais pour un plaisir encore plus énorme, alors cela ne nous coûtait pas. J’y allais, ou nous y allions, mes frères et moi, selon les années, d’un coup de bicyclette. Quand je pense à la liberté que nous avions en ce temps-là, à la confiance que nos parents avaient, en nous et dans les adultes, je me dis que j’ai vraiment vécu des choses exceptionnelles, impensables maintenant. Car il n’était évidemment pas question d’assurances, d’organisme agréé, de diplôme d’animateur, de contrôle ou même de surveillance de nos répétitions... Que la société est devenue tordue, et par là-même la vie compliquée, dangereuse et pleine d’entraves ! La ferme de Kerangrimen était située à la sortie de Beg Meil, sur la droite, avant le joli passage ombragé et les tournants en descente et en côte qui précèdent “chez Caradec”, la boucherie. Cette belle partie de route fut massacrée à la fin des années 50 pour satisfaire à la dictature de la voiture – ce fameux progrès qui a fait tant de ravages dans les villages et les campagnes. Nous eûmes, l’été suivant, le cœur brisé et les tripes tordues à cette découverte, pour preuve cet extrait d’une carte postale de Maman à sa mère – qui connaissait les lieux ayant passé quelques vacances à l'hôtel de la Plage – (cachet postal difficilement déchiffrable : 1956 ? 58 ?) : “L’entrée de Beg Meil a été transformée après le boucher, route plus large, droite, talus supprimés, c’est un massacre. Les grands cèdres plus que centenaires abattus !! Enfin... tout pour les voitures”. Je me souviens avoir très mal dormi pendant ma première nuit à Beg Meil, cette année-là ! De la plage des Dunes où nous allions souvent l’après-midi, la ferme était relativement loin. Du temps des grands cèdres de l’allée, nous nous tenions dans la grande cour empierrée près d’un mur de pierres à gauche de l’entrée, loin des bâtiments.
Monsieur L’Helgouac’h nous avait concocté un répertoire un peu arrangé quant aux pas, je m’en aperçus bien plus tard, mais assez riche et varié pour une prestation sur scène tout à fait honorable : gavotte de Fouesnant, de Quimper et danse des baguettes du pays de Châteaulin, pour la Cornouaille, pil ar lann pour le Léon, an dro et laridé pour le Pays vannetais, une dérobée de Guingamp pour le Trégor, un Jimnaska, assez acrobatique, mais d’où... ? Et peut-être d’autres encore ! La dérobée nous plaisait bien : cette cavalcade endiablée nous valut bien des décrochages de coiffes, absolument pas faites pour passer sans dégâts sous le tunnel des bras ! Car nos coiffes de Fouesnant étant bien plus hautes que celles du Trégor, pays d’origine de la danse. Avec le temps, les souvenirs des différentes années se téléscopent. Le mélange est évident, la chronologie exacte est impossible, mais tous les faits que je rapporte sont vrais et il est par ailleurs certain qu’il en manque. De plus, c'est bien plus tard que j'en appris plus sur l'origine des danses que je donne ci-dessus. Par contre je faisais collection de cartes postales de coiffes et j'étais imbattable. Allez distinguer au premier cou d'œil une coiffe de Fouesnant, de Pont-Aven ou d'Elliant et Bannalec ? Monsieur L’Helgouac’h nous enseigna aussi des chansons bretonnes, en breton. Il nous distribua des feuilles de textes tapées à la machine avec pas mal de ratés et reproduites. Ces feuilles, je les gardai longtemps. Même si Monsieur L'Helgouac'h nous avait donné le sens des paroles, l’hiver, à Paris, à l’aide des dictionnaires de Papa, je m’efforçai de les traduire, mais c’était très difficile à cause des mutations que je ne connaissais pas. J’ai encore les textes des chansons, recopiés sur un cahier vieux maintenant, mais je n’ai plus les feuilles d’origine. Nous apprîmes un cantique à Sainte Anne, Gwerzh Penmarc’h, une superbe complainte contant un naufrage et que nous chantions en canon, pour les interpréter en chœur pendant la messe, installés en costume dans le chœur ! Une berceuse : Luskellerezh dont, malgré mes recherches, je ne puis trouver l’origine ni personne qui la connaisse ; elle plaît bien à mes petits enfants. Une autre chanson triste An teir seien : Les trois rubans, une chanson enlevée Disul vintin : Dimanche matin, en vannetais s’il vous plaît ! Et plus tard une composition de Jean L’Helgouac’h, le fils de Louis : War zu an heol : du côté où le soleil (se lève). Tous ces chants constituaient un répertoire respectable pour que nous occupions la scène assez longtemps lors de la fête l'après-midi. Comment se passaient les répétitions de danses et de chants ? Mes souvenirs se composent de flashes et de trous, comme je le disais plus haut. Nous n'avions pas de sonneur, monsieur L’Helgouac’h devait chanter les airs aussi. Pourtant je me souviens d’un électrophone Teppaz, la marque vedette de l’époque, branché à la ferme. Qui l’apportait ? Avec quels disques ? Pour les chants, le Père Squiban, recteur de Fouesnant je crois, venait avec nous assez souvent. Je me souviens de son geste horizontal de la main droite, qu’il déplaçait en onde de gauche à droite pour nous faire garder la note. Il était en soutane, comme tous les prêtres à cette époque, très sympathique, plus moderne que ceux que je connaissais par mes calvaires de leçons de catéchisme à Paris. Beg Meil, ce dimanche 5 août 2001, 13 heures. Il pleut. Il pleut encore et toujours. L’embarquement du prêtre et des notables a eu lieu, pour la “bénédiction de la mer”, vieille coutume... Mais comment peut-on bénir la mer ? Elle qui fait ce qu’elle veut, depuis toujours ; la bénédiction des bateaux je comprends mieux, pour qu’ils aient de la chance en mer, bien qu’à mon avis cela tienne plus de la superstition – profane – que de la religion. Il y a toujours dans les fêtes dites religieuses de Bretagne – et peut-être ailleurs – un subtile mélange de religieux et de profane, la fête de l’après-midi étant totalement profane ; et il faut se souvenir que le clergé a longtemps interdit les danses et la musique, particulièrement dans le Léon, mais ceci est une autre histoire. Donc la gerbe fut jetée en offrande aux marins disparus en mer. La petite foule des spectateurs s’est diluée. Les adultes et les enfants en coiffes et costumes ont disparu, ayant hâte de faire sécher l’amidon ramolli et le pauvre velours marqué ; pressés aussi d’aller déjeuner avant la fête de l’après midi. Mais je n’assisterai pas à ce pluvieux naufrage des réjouissances, aux danses sur le podium glissant, aux jeux prévus en mer : course aux canards et autres fantaisies, à la pluie sur les pilig , je n’irai pas boire un coup de cidre ni manger des crêpes, installée sur les bancs et tables mouillés de la buvette. Quelle tristesse ! Il me faut prendre la route de Nantes et quitter Beg Meil encore une fois... Environ deux semaines avant la fête, monsieur L’Helgouac’h nous donnait une liste d’adresses, principalement des fermes des environs où on nous remettrait le costume convenant à notre taille ainsi que coiffe et collerette. Certains enfants avaient leurs propres costumes de famille. En cinq ans j’ai eu deux costumes différents, le second très joli, avec des broderies de perles en forme de créneaux. Nous allions donc chercher nos costumes au plus tôt. Nous étions de plus chargées de porter coiffes et collerettes chez la repasseuse. Ces courses se faisaient à bicyclette à travers la campagne. Nous mettions un grand carton sur le porte bagage arrière de nos vélos et en route. - Je ne me souviens plus de l’accueil dans les fermes, mais je n’ai pas oublié la repasseuse à l’œuvre sur ma collerette : après avoir lavé et amidonné la bande de tissu blanc bordé de dentelle, elle la plissait bien soigneusement en accordéon avec des pailles de seigle, longues et sans nœud, l’une dessus, l’autre dessous, ainsi de suite jusqu’à l’extrémité de la collerette ; puis elle passait dessus des fers bien chauds qui se relayaient sur la cuisinière – il n’y avait pas encore de fers à vapeur – et encore de l’autre côté du tissu jusqu’à ce qu’il soit bien sec. Quant à la courbure, si élégante pour les collerettes des Fouesnantaises, je ne me souviens plus comment elle l’obtenait. Le matin de la fête, c’était l’effervescence à Ker Gwel Mor : il fallait se lever tôt, prendre un bon petit déjeuner, mettre le costume (et pour cela Maman avait intérêt à avoir un stock d’épingles doubles !), ajuster la coiffe, la collerette et partir pour l’église. Quelle fébrilité, quelle émotion et quelle joie pendant tout ce temps ! Pour le bas du costume, c’était facile : jupe, jupon et tablier brodé. Pour le haut, c’était plus compliqué : il y avait en dessous un chemisier de velours noir à manches longues, avec une bordure de dentelle au décolleté ; par dessus, une sorte de caraco de velours lui aussi, ajusté assez serré avec un lacet comme les corsets de l’ancien temps. La collerette s’installait autour du cou, par un rebord de tissu glissé sous le chemisier. C’est là, je crois, qu’il fallait un stock d’épingles. Les premières années, la coiffe était difficile à arrimer à cause de mes cheveux courts. Je ne sais plus quelles astuces Maman trouvait. En tout cas elle a toujours eu une belle patience pour l’habillage. Michèle Cariou venait sans doute donner un coup de main avant que nous partions ensemble pour l’église. Nous n’étions pas obligés de communier à la Saint Gwenole, ce que j’appréciais énormément... Après nous être rassemblés dehors, nous prenions place dans le chœur pour suivre la messe, avec la succession des assis, debout habituels. Monsieur L’Helgouac’h, lui aussi en costume, de velours noir, venait nous diriger pour les chants. C’était beau. L’église, comme je l’ai dit, moderne, était très claire. J’y étais bien et émue, savourant à l’avance les plaisirs de cette belle journée qui, inévitablement passait trop vite chaque année. Récit de Maryvonne C. A suivre..........
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