Annick Le Douget, greffière, raconte 150 Bretons guillotinés La peine de mort sans tabous Annick Le Douget a étudié toutes les séries judiciaires du XIXe siècle dans les cinq archives départementales. Elle a obtenu une dérogation du ministère de la Justice pour consulter les dossiers de recours en grâce postérieurs à la Seconde Guerre mondiale. nnick-le-douget-1.JPGet-1.JPG. Le parcours d'Annick Le Douget, Mousterlinoise, originaire de Langolen, mérite qu'on s'y attarde, même s'il pourrait être celui de nombreuses femmes. Trop occupée à son travail, sa vie de mère et d'épouse, elle a laissé passer le temps. Mais un jour, sa passion pour l'écriture a refait surface. Aujourd'hui, elle sort un quatrième ouvrage, « Justice de sang, La peine de mort en Bretagne aux XIX e et XX e siècles ».Annick Le Douget a plongé dans les dossiers d'assises et les recours en grâce pour brosser un tableau saisissant de la peine de mort en Bretagne. . Annick Le Douget, greffière au tribunal de Quimper, vient de publier un remarquable ouvrage sur la peine de mort en Bretagne. Elle a eu accès à des sources inédites pour dresser un tableau de la peine capitale, de l'instauration des cours d'assises, en 1811, à la dernière condamnation (non exécutée) par la cour d'assises de Loire-Atlantique en 1971. Combien y a-t-il eu de guillotinés en Bretagne ? Environ 150 criminels de droit commun ont été exécutés aux XIXe et XXe siècles. L'estimation exacte est difficile, car au XIXe siècle, les méthodes de calcul ont changé plusieurs fois. Il y a également quelques lacunes dans les archives pour la période de 1811 à 1826. J'exclus de ce chiffre les condamnés à mort des soulèvements de l'Ouest et les condamnés pour collaboration. - Y a-t-il des départements où l'on condamne davantage à mort ? C'est le cas du Finistère au début du XIXe siècle. Mais une erreur judiciaire va modifier cela. Louarn et Baffet, de Bannalec, qui avaient été condamnés au bagne pour un vol avec arme de nuit, sont morts à Brest et Cayenne avant que l'on ne confonde la veuve Sinquin, meunière à Saint-Cado, et ses complices. C'est la seule erreur judiciaire reconnue dans le Finistère. Les jurys s'en souviendront puisqu'au cours des quinze années suivantes, il n'y eut que deux condamnations à mort au lieu d'une par an précédemment. L'avocat de la défense brandissait la menace de Baffet et Louarn. Vous rapportez une grande défiance des magistrats à l'égard des Bretons... Certains utilisent la peine de mort pour, pensent-ils, civiliser le pays. Le Meur, un magistrat de Rennes, a ainsi fait des rapports dégoulinants de préjugés au ministre de la Justice. Cette attitude est assez répandue. Les magistrats reprochent aux Bretons leur ivrognerie et leur analphabétisme. On les considère analphabètes car ils parlent breton et qu'on ne prend en compte que le français ! Le Meur considère que la peur de la guillotine est propre à les faire rentrer dans le rang. La presse influence-t-elle le jury ? C'est le cas à Nantes où les condamnations à mort sont moins nombreuses. Deux journaux, L'Ami de la charte et le Phare de la Loire s'opposent à certains moments aux peines de mort. Le gouvernement est furieux après eux : on les rendait complices de la criminalité. Ils avaient une réelle influence sur des jurys, à l'époque composés de notables. À une autre époque, l'action de François Régis Hutin à Ouest-France pour l'abolition de la peine de mort a permis de mobiliser les consciences. Il continue son combat pour l'abolition universelle. Sur la situation dans les prisons, je pense que l'Histoire lui donnera raison. La peine de mort avait aussi ses partisans... À vrai dire, il n'y a pas eu, en Bretagne, de journal militant pour la peine de mort comme le Petit Parisien qui avait organisé une sorte de referendum, au début du XXe siècle. En 1908, les députés étaient tout près de voter l'abolition à l'initiative d'Aristide Briand et de Jean Jaurès, quand eut lieu le meurtre d'une petite fille. Il faudra attendre 70 ans. Comment se déroule l'exécution ? La dernière exécution publique en Bretagne, celle de Maurice Pilorge, a lieu, en 1939, en Ille-et-Vilaine. Après, seuls le greffier, le juge, le procureur, le commandant de gendarmerie, le commissaire de police, l'avocat, un prêtre, un médecin assistent à l'exécution. Un représentant de la presse locale est admis, mais il est interdit de commenter l'exécution. Cela se limite à quelques lignes sous un titre du type « Justice est faite ». . .Déjà auteur de trois ouvrages consacrés à l'histoire de la région, dont « Juges, esclaves et négriers en Basse Bretagne, de 1750 à 1850. L'émergence de la conscience abolitionniste » et « Femmes criminelles de Bretagne au XIX e siècle, tourments, violences et châtiments », Annick Le Douget greffière divisionnaire au tribunal de grande instance de Quimper, publie donc aujourd'hui « Justice de sang, La peine de mort en Bretagne aux XIX e et XX e siècles ». L'histoire de la peine capitale n'est pas celle d'un passé lointain. Ainsi, en Bretagne, les dernières exécutions ont eu lieu en 1951. Après avoir étudié de très nombreuses affaires criminelles traitées par les cours d'assises bretonnes, Annick Le Douget propose une réflexion en profondeur sur le châtiment suprême. Une réflexion adossée à des témoignages inédits, souvent bouleversants et dérangeants, recueillis pour l'essentiel dans les archives judiciaires, mais aussi dans la presse régionale, dans la chanson populaire ou sur le terrain.
Un événement familier
De 1811 à 1951, près de 150 condamnés ont été guillotinés en Bretagne. En gravissant avec eux l'échafaud, le lecteur découvre la terrifiante réalité de l'exécution : le bourreau, la peur, le sang. Un point tout particulier est développé, l'aspect religieux des exécutions en Bretagne, une région fortement marquée par le catholicisme. L'analyse du rapport des Bretons avec la peine de mort développe également l'aspect social de ce châtiment dans notre région. Si, depuis 1981, la peine de mort est officiellement abolie, cette mort violente infligée au nom du peuple était un événement relativement familier, compte tenu du nombre annuel des exécutions au XIX e siècle.
Les chemins de l'abolition
Comment réagissaient au fil des années la société rurale et la société urbaine aux mises à mort prononcées ? Annick Le Douget tente de l'expliquer, s'appuyant sur les valeurs, les attitudes à l'égard de la vie et de la mort, mais aussi les émotions et les angoisses de la société de l'époque. Les derniers chapitres de son ouvrage empruntent les chemins vers l'abolition. Ils éclairent l'action de quelques hommes politiques bretons, et mettent en relief le rôle prépondérant de la presse régionale dans les débats du XX e siècle visant à faire évoluer les mentalités. « Justice de sang » est aussi un recueil d'anecdotes. On y apprend ainsi que la dernière condamnée à mort dans le Finistère était Fouesnantaise. Marie-Jeanne Caradec restera ainsi à jamais dans l'histoire. À sa manière.... . Justice de sang, La peine de mort en Bretagne aux XIXe et XXe siècles, de Annick Le Douget, autoédition, distribution De Borée (Clermont-Ferrand), 265 p, 19 €.
Source : Ouest-France et Le Télégramme. . |